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Extrait de l’Histoire du monde en 9 guitares d’Erik OrsennaHistoire du monde en neuf guitares

 

 

         

Depuis trois ans, on traquait la voiture de Niccolo, on l’attendait aux portes les plus dérobées. Toucher Paganini, lui arracher une boucle de cheveux ou sa cravate…

« le Maître du violon », répétaient les journalistes. Et lui, toujours en ricanant, ajoutait : « Mais la guitare est mon maître. »

On prenait cela pour une coquetterie.

Pauvre guitare ! L’instrument qu’on n’entend pas.

 

 

[…] Ouf, dit Paganini comme on entrait dans Milan. Elle m’a donné du fil à retordre. Mais la voilà. Une sonate toute chaude en la majeur. Violon et guitare…

Prévenue on ne sait comment, une petite foule piaffait devant l’auberge. Tout de suite, elle encercla la voiture

-        il Canone !... Il Canone !

-        Voilà que ça recommence, dit le Maître. Le temps de te chauffer les doigts, viens me rejoindre. Avant le dîner, on dégrossira l’affaire. Et après, à nous la gloire ! N’oublie pas : violon ET guitare. Une gloire à deux.

 

[…] Enfin le voilà. Niccolo Paganini paraît. Tout en blanc, sur le palier – chemise à jabot large, ouvert, pantalon flottant repris serré aux chevilles, « à la mauresque » - il joue et salue, comme à son habitude, dans les neuf langues qu’il connaît. Une à une, il descend les marches. Il joue et parle en même temps, se raconte. Des souvenirs intimes, des traits d’esprit, de savoureuses indiscrétions. Séduire, toujours séduire, incorrigible Niccolo ! Luigi n’a pas besoin de faire effort : à travers le mince parquet, il entend tout – le reste, il le devine.

Pauvre violon ! Niccolo le martyrise sans respect pour les jointures, la lutherie fine. Son Guarneri donne de tous ses poumons, un jour il explosera.

Le feu sursaute dans la cheminée, les flammes grandissent, sous le plancher les dindes murmurent : « Mon Dieu, quelle puissance ! »

Et Paganini en rajoute. Il a remarqué que son ombre se projette sur les mus. Merci, les candélabres ! Alors, il joue pour le spectacle, il tourne la tête, il offre son profil, il amplifie ses coups d’archet. Le virtuose est devenu chevalier en lutte contre d’invisibles ennemis. Les dindes se pâment. Où donc est la musique ?

 

Maintenant, Niccolo s’ennuie. Il a fait tous ses tours, pris toutes ses poses, il les a séduite toutes, et il s’ennuie. Rien de pire que l’ennui du séducteur. Face à tous ces visages enamourés, il se sent seul au monde. Un clown nu dans la foule. Alors il appelle, comme un instrumentiste appelle, en changeant son jeu. Il abandonne sa morgue, quitte sa superbe, jure qu’il ne veut plus conquérir, il se fait doux, modeste, presque timide, il accueille. Pour un peu, il supplierait.

A l’étage, de l’autre côté du très mince plafond, Luigi a compris le message.

Il saisit sa guitare. Chance, les basses sont neuves. Il a changé les cordes à Parme juste avant le départ.

Il étire ses doigts, sourit. Et entre dans la danse. Tout de suite, ses notes montent, puissantes et chaudes. Le sapin des lambris les amplifie, les relances, elles sonnent comme dans une église.

Le violon un moment hésite, on le sent surpris : tiens, cette petite guitare aurait-elle du coffre ? On devine la tentation : reprendre immédiatement l’avantage, écraser, comme d’habitude. Mais Niccolo lui tient la bride courte.

Et la musique repointe son nez, cette musique qui avait fui, dégoutée, les acrobaties du Canone. Elle revient pas à pas, elle salue le feu dans la cheminée, elle caresse les murs, elle glisse sur la peau des dindes. En cinq ou six mesures, elle leur retire le plus gros de leur bêtise. Pour un peu la musique leur redonnerait une âme.

Guitare, violon, guitare, chacun joue sa part, on se respecte, on s’écoute. Fragile équilibre, un rien peut le détruire. Tout duo est un duel. Mais Paganini a eu trop peur, peur de la solitude. Il a trop besoin d’autrui. Il maîtrise ses démons. Pour l’heure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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